
A une soixantaine de kilomètres à l’ouest de Zinder, chef-lieu de la région du même nom, se trouve le village de Gwati. Cette localité relève administrativement de la commune rurale de Kantché dont elle est distante de seulement 5 kilomètres. Dans cette petite bourgade au Sud Est du Niger, le Comité Villageois de Protection de l’Enfant (CVPE) mène un travail remarquable. Il anime des séances de sensibilisation sur la protection de l’Enfant avec un accent particulier sur le mariage des filles de moins de 18 ans. Au Niger, le mariage des enfants a atteint des proportions inquiétantes avec des régions comme Maradi qui enregistre un taux de 89% selon le Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGHP) de 2012. La même source indique que la région de Zinder occupe la deuxième place avec un taux de 85%. Pour réduire ce fléau, au nom des populations du village de Gwati, le Comité Villageois de Protection de l’Enfant (CVPE) a signé une charte communautaire en 2018. Un document à travers lequel, la communauté s’engage à bannir l’ensemble des pratiques néfastes auxquelles font face les enfants.
Le Président du CVPE assure que depuis la signature de ladite charte, le mariage des filles de moins de 18 ans a pris fin dans la localité. Pour que l’acte reste gravé dans la mémoire collective, les troncs des trois grands arbres de la place publique du village restent colorés en rouge, bleu et blanc. Chacune de ces couleurs a une signification. Le rouge symbolise le malheur que constitue le mariage des enfants, le bleu la résilience et le blanc la paix. Cette charte sert de règlement intérieur instauré dans le village. Elle est composée de dix (10) articles, tous favorables à l’épanouissement et au bien-être de l’Enfant.

La sensibilisation, un travail permanent pour le CVPE
Sous un soleil brillant, la quasi-totalité des membres du Comité sont présents sur la place publique en train de tenir leur réunion bimensuelle. Au cours de celle-ci, toutes les questions relatives à la protection des droits de l’Enfant sont abordées. « Nous nous réunissons chaque deux semaines pour faire un état des lieux de nos cotisations versées. Certes ce n’est pas grand-chose que nous cotisons, mais ça nous permet quand même de régler rapidement certaines situations notamment des enfants égarés qui pourront se retrouver ici, du fait que notre village est traversé par une route goudronnée qui relie le Niger au Nigeria », dixit Warsou Issoufou, Président du Comité Villageois de Protection de l’Enfant de Gwati.
Souriants et sûrs d’eux, chacun des onze (11) membres du comité, présents à la rencontre, est pressé de prendre la parole pour expliquer le travail qui est le sien dans le comité. Qu’il s’agisse de la représentante des filles, de celle des femmes, du président du comité et ou de l’Imam, tout le monde joue sa participation pour pérenniser les acquis, c’est-à-dire, le respect à la lettre des contenus de la charte communautaire.
Latifa Warsou, représentante des jeunes filles dans le comité profite de chaque regroupement des jeunes filles pour transmettre les messages avec des rappels sur les conséquences du mariage d’enfants. Devant une borne fontaine, elle transmet avec fierté, ce qui lui semble comme une leçon qu’un enseignant dispense quotidiennement aux élèves et apprenants. « Le mariage des enfants a des conséquences chez les filles. Je sensibilise mes camarades au puits, et sur d’autres lieux de rencontres, c’est ce que je suis en train de faire actuellement ici au niveau de la borne fontaine. Nous échangeons avec nos camarades des villages voisins qui viennent chercher l’eau le matin sur le sujet en leur évoquant un cas concret où le mariage d’enfants a conduit à la perte d’une mère et de son bébé…, » souligne la jeune fille. Latifa est satisfaite de l’adoption d’une charte communautaire qui constitue pour elle et toutes les filles du village, un véritable ouf de soulagement. « Nous sommes très réjouies de l’adoption de la charte par le village car ça nous épargne du mariage des enfants… ».

Les messages du CVPE produisent des résultats
A quelques mètres de la borne fontaine, sous un arbre à palabres, un groupe de femmes pilent le mil, certaines tamisent la farine et d’autres lavent le mil pour enlever le son des graines. Au milieu des bruits des pilons, des brouhahas des femmes et des cris des enfants, se dresse une femme, la soixantaine révolue, svelte, le visage rétréci surement par l’âge, Saâ Mamane, elle représente les femmes du village dans le comité. Elle profite de ce regroupement pour véhiculer le message, celui de demander aux femmes de maintenir le cap dans la lutte permanente contre le mariage des filles de moins de 18 ans. « Nous sensibilisons les femmes sur le mariage des enfants. Nous leur expliquons qu’il est important qu’elles donnent en mariage leurs filles entre 20 et 21 ans. Nous connaissons les conséquences liées au mariage des enfants que ça soit ici dans notre village tout comme dans les villages environnants. Depuis que nous marions nos filles à l’âge mâture, nous n’enregistrons plus des victimes de fistule obstétricale et d’autres maladies liées au mariage d’enfants… », martèle Saâ Mamane.
Visiblement, les messages que transmettent les différents membres du comité passent et les résultats sont là, concrets et visibles, répètent les villageois. Avec un air jovial, sourire aux lèvres, pilon à la main, Fa’iza Yaha, avoisinant la trentaine, mère de trois enfants félicite le travail des membres du CVPE. « Grâce à ses sensibilisations, moi j’ai été mariée à l’âge de 21 ans, surtout que j’ai eu la chance de fréquenter l’école…, » s’est-elle réjouie.
Dans le Comité Villageois de Protection de l’Enfant de Gwati, figure l’Imam, l’autorité religieuse très écoutée par la population.
Nous l’avons trouvé en compagnie de ses talibés dans une posture très relaxe, prêt à répondre à nos questions. Imam Moussa Gwati, reste un érudit très ouvert sur les questions de protection des droits des enfants. Il maitrise le sujet comme il connait les versets coraniques. Malgré les invectives dont il a fait l’objet au début de ses séances de sensibilisation, son engagement et sa détermination restent intacts. Sa détermination lui a permis de rallier la quasi-totalité des chefs de familles à Gwati et dans les villages voisins à la cause des enfants. « J’ai eu le courage de rejoindre le comité par ce que nous avons reçu 2 à 3 cas de mariages d’enfants qui ont provoqué la fistule obstétricale et les victimes ont été abandonnées par leurs époux ainsi que les membres de leurs familles. Pour les gens qui se réfèrent à la jurisprudence que le prophète a épousé une mineure, les cas et les temps ne sont pas les mêmes avec ce qui se passe aujourd’hui », a laissé entendre l’autorité religieuse. Imam Moussa Gwati d’ajouter que s’il apprend l’annonce d’un mariage chez quelqu’un dans le village, au cas où, il n’est pas informé, il se déplace en personne pour s’enquérir de l’âge de la fille. « Nous avons convaincus des parents à retarder le mariage de plusieurs filles », a-t-il laissé entendre.
L’adoption de la charte communautaire à Gwati et la détermination de la communauté à maintenir le cap en matière de veille sur la protection des enfants fait aujourd’hui de cette localité, un modèle dans la zone. Beaucoup de chefs de familles ont préféré se rattacher administrativement à ce village souligne Warsou Issoufou, représentant du chef de village dans le Comité Villageois de Protection de l’Enfant (CVPE). Selon lui, les nouveaux administrés veulent profiter des pratiques en cours à Gwati sur la protection des enfants.
Ibrahim Moussa, Envoyé spécial














