Kigali, la capitale du Rwanda accueille du 31 août au 4 septembre 2026 le Forum africain des systèmes alimentaires.
Organisé par AGRA (l’Alliance pour une révolution verte en Afrique), le rendez-vous doit rassembler plus de 5 000 participants issus d’une cinquantaine de pays, dont des dirigeants africains, des entreprises, des investisseurs, des organisations paysannes, des chercheurs, des institutions financières et des partenaires au développement.
Durant la semaine, les sessions, les tables rondes et des panels s’enchaîneront autour des enjeux de financement, de sécurité alimentaire, de climat, de commerce et d’innovation.
Objectif renforcer la sécurité alimentaire du continent et faire passer l’Afrique des engagements et du dialogue à l’action concrète.
L’ancien Président de la République du Niger, Champion de la Zone de Libre Echange continental (ZLECAF), Dr Issoufou Mahamadou invité à ce grand rendez-vous panafricain a contribué à ces réflexions sur les systèmes agroalimentaires africains, notamment en intervenant en plénière, le 3 septembre 2026, sur le thème « Le leadership». Convaincu que que la transformation du monde rural est possible, Dr Issoufou Mahamadou, s’inspirant du succès de « l’Initiative 3 N» au Niger, a mis l’accent sur l’agenda 2063 de l’U.A, les potentialités agricoles et hydriques du continent, les défis climatiques et de financement et proposé cinq sources de financement afin de transformer le monde rural. (Lire l’intégralité de l’allocution du Champion de la ZLECAF à Kigali)
Allocution de l’ancien président du Niger, Champion de la ZLECAF, SEM Dr Issoufou Mahamadou au Forum Africain sur les systèmes alimentaires 2026
Mesdames et Messieurs,
Permettez-moi de saluer le Président Paul Kagamé pour son leadership à la tête du Rwanda et à l’échelle du Continent. Sa contribution à l’élaboration de l’agenda 2063 de l’UA et ses propositions de réforme de notre organisation sont bien connues. Je le remercie aussi pour la généreuse hospitalité qu’il nous offre à l’occasion de chacun de nos séjours au pays des mille collines.
Mesdames et Messieurs,
J’ai le sentiment que, treize (13) ans, après son adoption, en 2013, par les chefs d’Etat et de Gouvernement, l’agenda 2063 de l’Afrique que nous voulons n’est toujours pas bien connu. Pourtant, il doit être le document de référence à partir duquel nous pouvons, dans la cohérence, approfondir nos débats sur tous les sujets et thèmes qui ont un rapport avec l’avenir de notre continent.
Le leadership, thème de la présente réunion du Forum Africain sur les Systèmes Alimentaires, est de ceux-là.
En effet le leadership suppose, entre autres, une vision claire, un cap précis, la capacité de rassembler autour de la réalisation d’un but commun. Il suppose de l’audace dans les prises de décision et dans l’innovation.
Par conséquent, les chefs d’Etat et de Gouvernement du continent ont fait preuve de leadership, en définissant, dans l’agenda 2063, la vision de l’Afrique que nous voulons, une Afrique, entre autres, sans pauvreté, une Afrique où le revenu par habitant atteint celui des pays développés, une Afrique où l’espérance de vie est élevée, une Afrique bien nourrie, bien soignée, bien éduquée, bien instruite et bien formée.
Mesdames et Messieurs,
Pour réaliser l’ambition d’une Afrique sans pauvreté, il faut, en priorité, vaincre la pauvreté là où elle s’est concentrée. Or, 82% de pauvres vivent en milieu rural et 52% de pauvres sont des femmes. La pauvreté est donc rurale et féminine. C’est ce diagnostic qui a amené les chefs d’Etat à adopter le Plan Détaillé pour le Développement de l’Agriculture en Afrique (PDDAA) qui vise une croissance moyenne annuelle du PIB agricole de 6%. Comme l’agriculture contribue pour 17% au PIB du continent, une telle croissance du pib agricole contribuera pour 1,2% à la croissance du PIB Global.
Pour que le PDDAA atteigne ces objectifs, il faut que soient mis en œuvre concomitamment les autres projets phares de l’agenda 2063, notamment : le Plan de développement des infrastructures en Afrique, le plan du développement industriel de l’Afrique et la Zone de Libre Echange Continentale Africaine (ZLECAf).
En effet, c’est la mise en œuvre de ces autres projets qui permettra de surmonter les défis de la productivité, des pertes de production (30 à 50% de pertes), de la faible transformation locale, du déficit des infrastructures logistiques (routes de desserte rurale, chemins de fer, ports, aéroports, chaînes de froid, capacité de stockage, entraînant des pertes de 30% à 50% de la production), de l’accès au marché.
Du reste, pour surmonter les défis logistiques, la ZLECAf, à travers le développement des corridors commerciaux et de transport intégrés, vise à transformer les axes routiers ou ferroviaires en véritables moteurs de développement agricole et agro-industriel.
Le plan de la ZLECAf prévoit quatre (4) grands corridors alimentaires :
– le corridor de Dakar à Lagos, pour structurer les chaînes de valeur, coton, cacao, manioc, riz, pêche, karité, des fruits (ananas, mangue, bananes) et légumes ;
– le corridor de Lobito reliant le port de Lobito en Angola à la RDC et à la Zambie permettant de désenclaver les zones fertiles en maïs, en soja et en cultures à haute valeur ajoutée comme miel de forêt ;
– le corridor du fleuve Limpopo en Afrique Australe avec son potentiel en blé, maïs, viande et produits laitiers ; ce corridor sert de laboratoire pour l’application du libre-échange ;
– le corridor transsaharien, pour le blé et les fruits méditerranéens, viande et céréales du Sahel.
Pour le bon fonctionnement de ces corridors, la ZLECAf a lancé le projet de modernisation douanière « déclaré une fois, reconnu tout au long du trajet » afin de faciliter le commerce intra-africain, de reconquérir le marché alimentaire continental et de surmonter le handicap d’une balance commerciale agricole structurellement déficitaire, depuis 2006.
En 2023 les importations (surtout du riz pour six milliards de dollars, du blé pour 12 à 15 milliards de dollars et des produits laitiers pour plus de 7 milliards) et les exportations agricoles sont estimées respectivement à hauteur de 110 milliards et milliards de dollars. Pour un montant du PIB de 2800 milliards de dollars en 2023, si on substituait la production locale à 50% des importations, on augmenterait le PIB de 2%.
Mesdames et Messieurs,
En plus des défis déjà cités plus haut, existe le défi majeur du financement. Pour le relever, les Etats doivent mobiliser davantage de ressources internes.
C’est le lieu de rappeler que le taux moyen de pression fiscale n’était que de 16% environ en 2023, variant de 2,9% pour la Somalie à 34% pour la Tunisie. Si ce taux moyen de pression fiscale était porté à 20%, pour un pib de 2800 milliards en 2023, les Etats auraient enregistré un supplément de recettes fiscales de 112 milliards de dollars, soit un montant supérieur aux 80 milliards de dollars par an, nécessaires à la transformation de l’agriculture.
Si tous les Etats avaient pu réaliser la même pression fiscale que la Tunisie, le niveau de recettes aurait été, en 2023, de 952 milliards de dollars au lieu de 448 milliards de dollars. Par conséquent les Etats doivent renforcer leur capacité à lever l’impôt ainsi qu’à optimiser l’efficacité de la dépense publique.
Les institutions financières panafricaines comme la BAD et AFREXIMBANK constituent la deuxième source de financement. Elles pourraient dégager des financements supplémentaires, si les Etats décidaient du rapatriement et du placement dans ces institutions des fonds souverains, des fonds de pensions et des fonds d’assurance dont le montant est estimé à 4.000 milliards de dollars.
Les Etats doivent veiller à mettre en place une alliance forte de ces institutions afin de mettre fin à la fragmentation des marchés financiers africains. Par exemple, on pourrait élargir et renforcer l’Alliance des Institutions Financières Multilatérales Africaines. Il faut aussi créer la Bourse Panafricaine des valeurs.
Le Partenariat-Public-Privé constitue la troisième source de financement. Il en existe plusieurs modèles : celui des infrastructures partagées (le public finance le foncier, le privé le reste) celui des 3P (Public-Privé-Producteur (avec les exploitants comme partenaires), celui du financement mixte ou blending (combine les subventions publiques et les capitaux d’investisseurs privés).
Le recours à la création des sociétés anonymes dans les secteurs agricole et agro-industriel constitue la quatrième source de financement. Les sociétés anonymes peuvent permettre de mobiliser des capitaux géants pour financer des projets agricoles structurants.
La convergence entre ces sociétés et la ZLECAf constitue le moteur principal de la modernisation de l’économie africaine, en général et de l’agriculture en particulier. Ensemble, les sociétés anonymes et la ZLECAf permettront aux entreprises africaines de passer du statut de PME locales, d’entreprises familiales et informelles, à celui de multinationales panafricaines.
Les protocoles de la ZLECAf, notamment le protocole sur les investissements, facilitent les fusions, acquisition et filialisations à travers les frontières africaines.
« Investir dans les systèmes agroalimentaires africains : créer des emplois, nourrir les nations, renforcer la résilience », qui cadre bien avec le thème du Forum relatif au leadership, trouve ainsi une réponse puissante dans l’alliance entre la société anonyme et la ZLECAf.
Les Investissements Directs Etrangers, cinquième source de financement, peuvent aussi être recherchés.
Mesdames et Messieurs,
Dans mon discours d’investiture, le 7 Avril 2011, je disais : «le peuple nigérien a un immense défi à relever, un défi qui a un rapport avec sa dignité et son honneur, le défi de l’éradication de la faim. Il est choquant que, de manière récurrente, nous soyons réduits à mendier notre pain quotidien auprès des autres peuples. Comme en témoignent les dernières élections, notre peuple a conquis sa liberté politique : il lui reste, maintenant, à réaliser l’alliance de la liberté et du pain.».
L’instrument, avec lequel j’ai tenté de réaliser cette alliance, était l’initiative «3N», les «Nigériens Nourrissent les Nigériens ». Le thème de ce forum m’offre l’opportunité de faire un bref retour d’expérience de dix ans de mise en œuvre de cette initiative.
L’initiative «3N», les «Nigériens Nourrissent les Nigériens.», était un des axes du programme de Renaissance que j’ai mis en œuvre au Niger de 2011 à 2021, c’est-à-dire pendant la première décennie 2014-2023 de l’agenda 2063, dite décennie de convergence.
L’exécution ce Programme nous a permis de réaliser une croissance économique d’environ 6%, une augmentation de la richesse par Nigérien de 2%, un élargissement de la classe moyenne, une réduction de la pauvreté d’une dizaine de points de pourcentage.
Cette croissance a été portée, entre autres, par l’initiative «3N ». Les prévisions d’allocation des ressources budgétaires étaient les suivantes : éducation 25% (pour 20% réalisés), initiative «3N» 15% (pour 12% réalisés), infrastructures 10% (pour 12% réalisés), sécurité 10% (réalisation 17%), santé 10% (réalisation 8%), hydraulique 9% (réalisation 3%)etc…
On voit comment les dépenses de sécurité, conséquences de l’intervention extérieure en Libye, donc conséquences d’une certaine gouvernance mondiale ont eu un effet d’éviction sur les autres secteurs.
Néanmoins, en dépit de cet effet d’éviction, l’agriculture a reçu 12% des ressources budgétaires, soit un niveau supérieur aux 10% des engagements pris par les Etats dans le cadre des déclarations de Maputo et de Malabo, engagement reconduit par la déclaration de Kampala.
Cette initiative a permis le renforcement des systèmes de production agro-sylvo-pastoraux, grâce aux travaux de restauration des terres, aux efforts de mobilisation de l’eau, d’aménagement des superficies cultivables, à la mise en place des maisons dites des paysans qui approvisionnent les producteurs en intrants (semences améliorées, engrais notamment) ce qui a permis une amélioration de la productivité.
Elle nous a permis d’atteindre les cibles OMD relatives à la faim et à la mortalité des enfants de moins de cinq ans. Grâce à la promotion de l’irrigation, elle a permis de démontrer que sécheresse n’est pas synonyme de famine. L’initiative «3N» a été reconnue comme un modèle de politique agricole par la FAO.
Les résultats que nous avons obtenus montrent que la transformation du monde rural est possible. Ces résultats auraient été meilleurs si nous n’avions pas eu l’effet d’éviction des dépenses de sécurité. Ils auraient été meilleurs si nous avions pu réaliser davantage de mini-barrages pour collecter les eaux pluviales afin promouvoir davantage l’irrigation.
Celle-ci aurait davantage compétitive si nous disposions de l’énergie à bon marché qu’aurait pu nous le barrage de Kandadji, sur le fleuve Niger, en cours de construction.
Permettez-moi de saluer et de remercier l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) pour nous avoir accompagnés dans la mise en œuvre de l’initiative «3N», notamment pour son soutien à la production de semences de qualité à travers un financement de la BAD, pour le soutien à la fertilité des sols et à la gestion de l’eau et pour le développement de la filière riz.
Mesdames et Messieurs,
La deuxième décennie 2024-2033 de l’agenda 2063, dite décennie d’accélération, doit contribuer à surmonter les faiblesses et vulnérabilités structurelles de l’économie du continent en général et celles de l’agriculture en particulier, afin de soutenir la croissance dans la perspective de faire de l’Afrique un continent développé au plus tard en 2063.
Cela revient à soutenir la consommation, l’investissement et le commerce.
La consommation peut être soutenue notamment par l’éradication de la pauvreté en milieu rural et chez les femmes.
Les investissements dans les infrastructures et les chaînes de valeur et l’accélération de la mise en œuvre de la ZLECAf permettront la modernisation de l’économie en général et celle du monde rural en particulier.
Je vous remercie !














